Dans trois ou quatre cents ans, quand il sera question de définir notre XXe siècle du point de vue de l’histoire de l’art, il y a fort à parier qu’il apparaîtra avant toute chose comme celui de l’abstraction. C’est en tout cas la certitude profonde de Ludwik Berezowski.
Nul doute que demeurent parmi nous de remarquables praticiens de la figuration, et de divers autres modes d’expression, qui oeuvrent aujourd’hui tout aussi légitimement que le firent les maîtres restés « classiques » au coeur du XVIIe « baroque », ainsi que le raconte Wölfflin.
Mais il n’empêche : Berezowski entend manifester par sa peinture que les voies ouvertes par Malevitch, Kandinsky, Mondrian et Delaunay sont toujours à explorer. Tout n’a pas été « dit », il y a environ quatre-vingt ans, mais tout a été possible en matière de peinture : ce n’est pas la même chose.
Berezowski confronte des objets qui ne sont que picturaux dans un espace qui n’est évidemment que pictural pour créer des tensions qui sont la marque de son style. Un grand tableau récent (exceptionnellement, l’artiste l’a nommé, et significativement son titre est « L’espace d’un an ») résume les aspects essentiels de sa démarche. On y trouve les traces d’une gestuelle informelle, mais subtilement ponctuées par des éléments strictement géométriques. On y plonge dans un océan de bleu, mais rompu de jaune et rendu vibrant par une longue ligne rouge impérieusement verticale.
  Toile magistrale, accomplie, dont le peintre a sans nul doute pleinement goûté la réussite. C’est d’ailleurs pour cela qu’il s’est interdit de chercher à renouveler l’exploit. Ses tableaux, depuis lors, qu’ils soient bleus ou gris, qu’ils soient habités de formes géométriques ou qu’ils se rapprochent de la monochromie, apparaissent à chaque fois radicalement autres . En ce sens, ils nous résistent, à nous qui cédons facilement aux voluptés du joli en peinture. Mais la peinture n’est pas là pour être jolie, et encore moins pour répéter ce qu’elle a déjà réussi. Recherche sans fin d’une plénitude inaccessible, à laquelle tout vrai peintre se condamne lucidement. Figuratif ou abstrait, ou encore les deux à la fois, le vrai peintre n’oublie jamais le précepte fameux de Picasso. « Le peintre a tous les droits, sauf celui de faire deux fois le même tableau ». Berezowski a choisi la rude discipline de l’abstraction pure, et il chemine sans jamais rien recommencer.
Jean-Luc Chalumeau